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Suède : l'extrême-droite au top ? Pas si vite !

Ce 14 Septembre avaient lieu les élections générales en Suède : le même jour, on votait pour les législatives, les régionales et les municipales.

Les résultats sont arrivés et je fais ce soir un pari : Dès demain, la presse française titrera unanimement sur la "montée de l'extrême droite en Suède", accréditant le cliché sur une Scandinavie en général, et une Suède en particulier, fondamentalement raciste et xénophobe.

Il est vrai que les Sverige Demokraterna (SD) - ou Démocrates de Suède, peuvent être contents de leur score : avec 12,9% des suffrages exprimés, ils font plus que doubler leur score de 2010, et deviennent troisième parti de Suède. Toutefois, il faut aussi relativiser ce score : il ne représente globalement que la moitié de celui du FN en France aux dernières européennes, et si les SD sont le "troisième parti de Suède" à ces élections, le FN est bien le premier parti de France depuis les européennes. Il serait donc malvenu de la part des Français de prétendre donner des leçons aux Suédois en matière de tolérance.

Ceci est d'autant plus vrai que si le FN a bien réussi sa "dédiabolisation", ils restent des amateurs à côté des Démocrates de Suède. Ces derniers sont passés, en 10 ans, de groupuscule fascisant infréquentable à "parti conservateur souverainiste". Lui qui était proche du FN de Jean-Marie Le Pen se veut aujourd'hui plus proche de l'UKIP Britannique - avec lequel il fait d'ailleurs groupe commun au Parlement Européen - ou du Parti Populaire danois (son modèle), que du FN, qu'il refuse désormais de fréquenter. Si son discours est assez anti-immigration, il n'est pas ouvertement xénophobe et se veut assez social-démocrate sur un certain nombre de points. Lors des récents débats politiques, son chef de parti, Jimmie Åkesson, n'a pas manqué de faire remarquer que les parlementaires de son groupe avaient régulièrement voté avec l'un ou l'autre groupe principal en Suède (bloc de gauche ou bloc de droite), faisant de son parti, selon lui, un parti "centriste".

Qu'on ne se méprenne pas : le parti reste fondamentalement conservateur, voire réactionnaire, et assez nationaliste. Du reste, si ses cadres montrent un visage modéré (encore qu'on ait observé quelques scandales de violence raciste de la part de certains de ses cadres ces dernières années), sa base reste beaucoup plus proche d'une philosophie d'extrême-droite assumée. Mais ça marche... ce parti a effectivement frôlé les 13%.

 

Là où ça devient intéressant, c'est que cela place le parti dans la position de faiseur de rois ! En effet, le résultat principal de ces élections, c'est qu'aucune coalition n'a de majorité pour gouverner ! Si la situation s'était déjà présentée lors des élections de 2010, la droite était si proche de la majorité absolue qu'elle a pu gouverner, avec l'appui de quelques membres du centre-gauche ou de l'extrême-droite, au cas par cas. Mais cette fois, la gauche est à 17 députés de la majorité absolue, et la droite en est bien plus loin encore. Il apparaît très compliqué, pour l'alliance de gauche (Sociaux-démocrates, Verts et Parti de Gauche), de prétendre diriger seuls le pays.

Et c'est là que j'ai envie de dire... "je vous l'avais bien dit !" - en 2012, dans mon Mémoire de Master 1, j'écrivais :

Plus grave encore pour le système proportionnel et pour la Suède, il arrive qu'une coalition ne suffise pas à fonder une majorité. En effet, le fait que les gouvernements suédois soient minoritaires ne signifie pas forcément que plus de 50 % des députés sont dans l'opposition : les partis peuvent être alliés sans prendre part au Gouvernement. Toutefois, il est aussi possible qu'aucune des grandes coalitions ne réunisse 50 % des voix, si l'on a des partis n'appartenant à aucune coalition. (...) les dernières élections suédoises ont montré que même une large coalition pouvait ne pas suffire à obtenir 50 % des voix. Et si cela n'a pas donné lieu à un blocage massif en Suède, il est des exemples de pays où les choses sont plus compliquées. (...) La législature actuelle fonctionne convenablement et n'a pas mené à un véritable blocage institutionnel, mais qu'en serait-il si l'éclatement des voix était tel que l'Alliansen aurait besoin de l'appui des sociaux-démocrates pour gouverner, ou que les Rödgröna avaient besoin de l'appui des Modérés ? Si, en particulier, les SverigeDemokraterna continuent de monter sans qu'aucun des grands blocs ne souhaite travailler avec, la question finira par se poser sérieusement.

Aujourd'hui, on y est. Avec un parti populiste à 12,9% et 49 députés (sur 349), et un "gagnant" (le bloc de gauche) avec une majorité relative de 43.8% (ou 43,7%, les résultats n'étant pas encore tout à fait clairs et définitifs au moment où j'écris ces lignes), la chose paraît compliquée. Comment monter une majorité dans ces circonstances ? En fait, il y a plusieurs hypothèses, mais elles posent toutes des problèmes :

  • Commençons par le commencement : il est inimaginable, pour quelque groupe que ce soit, de travailler avec les Démocrates de Suède. Ce n'est pas ce parti qui s'y refuse, ce sont les groupes politiques - y compris celui de droite qui pourrait pourtant alors devenir majoritaire - qui ne veulent pas en entendre parler. La comparaison entre la Suède et le Danemark a donc ses limites.
  • Il est peu probable qu'on observe une grande alliance "à l'Allemande", entre sociaux-démocrates et Modérés. Comme le font remarquer les analystes politiques, il a fallu une guerre mondiale pour que ces deux partis arrivent à travailler ensemble au sein d'un gouvernement, et il faudra sans doute encore quelque chose d'aussi grave avant qu'ils s'y décident à nouveau. La culture du compromis aussi a ses limites.
  • Il serait théoriquement possible au bloc de gauche d'obtenir une majorité absolue en obtenant l'appui d'un parti de centre-droit, normalement affilié au bloc de droite, tel que le Centerpartiet (Parti du Centre) ou le Folkpartiet (Parti du Peuple - Les Libéraux), mais ces partis ont pour l'instant exclu cette hypothèse. Du reste, si un de ces partis devait rejoindre les sociaux-démocrates, il y a fort à parier que le Parti de Gauche refuserait de participer à une telle alliance et aille dès lors siéger dans l'opposition, ce qui ramènerait au point de départ : comment obtenir 50% des voix ?
  • Il est possible que les sociaux-démocrates tentent de bâtir un gouvernement minoritaire avec leurs alliés de gauche, espérant pouvoir obtenir, au cas par cas, suffisamment de votes dissidents des partis d'opposition pour maintenir cahin-caha une majorité au parlement pour passer leurs lois. Mais le pari est risqué. Du reste, le danger est d'obtenir, malgré eux, l'appui principal des Démocrates de Suède, dont le programme de société est très conservateur mais dont les idées économiques sont plutôt classables à gauche. Du point de vue de l'image, "gouverner avec l'appui de l'extrême-droite", cela risque de créer des dommages irréparables à la coalition de gauche.
  • Enfin, reste toujours l'hypothèse éventuelle d'un nouveau vote... mais on n'en est pas là. Et nul ne peut prédire les résultats qui sortiraient alors des urnes.

 

C'est la situation que j'avais prédit dès 2012 et le système proportionnel suédois montre là ses limites. On se demande bien ce qui va résulter de ces résultats électoraux et il est bien difficile de dire qui est le grand gagnant du scrutin. En tout état de cause, on peut prédire sans trop de risque de se tromper que les tractations vont aller bon train en Suède dans les jours ou les semaines à venir entre partis politiques, même si ce qui en ressortira reste plus que flou, ce qu'ont souligné tous les commentateurs politiques en Suède ce soir à la télévision, et la plupart des hommes et femmes politiques eux-même d'ailleurs.

Mais tout cela sera intéressant à observer. Bien plus intéressant, en tout cas, que la dépêche lénifiante de l'AFP qui ne manquera pas de tomber demain matin avec un titre de l'ordre de "Elections - l'extrême-droite à un niveau historique en Suède" (on parie ?)